Saturday, May 30, 2009

La peinture : empreinte identitaire de l'artiste



Question de Marie-Lydie Joffre
Récemment au zoo de Lunaret, j'ai vu des canards élégants vêtus de beige, ocre-or et noir ! Ça m'a fait penser à ta peinture "Espèce de papillon" laquelle m'a fait à son tour rebondir sur un petit projet à partir de la riche matière picturale de l’oeuvre. J’aurais plaisir à présenter la métamorphose de ta peinture en fonction des cadrages, la façon dont le matériau se réincarne selon l’angle de vue proposé, tout en conservant la trace identitaire de l’artiste jusque dans les moindres détails. M'autoriserais-tu à "disséquer" ta peinture, à y fouiller dans les entrailles ?

Réponse de Anne Marie Galata
Chère Marie Lydie, Mais bien sur, je te permets de faire l'autopsie d'un papillon, sorti non de mon imagination mais de la fantaisie de mes doigts, tenant un pinceau. Et puis, lorsque je peins chez toi, ta personnalité ambiante agit sur moi.


Observation de la peinture de Anne Marie Galata
"Espèce de papillon", encre de Chine et pigments sur papier aquarelle.
27 x 30 cm, octobre 2008.

Anne Marie Galata a laissé courir le pinceau sur le support de papier ; en retour son exploration tactile du matériau, ressource essentielle pour construire une œuvre de découverte et d’étonnement, loin de toute spéculation, a fait danser sa peinture !
Le matériau est une mémoire, comme la pâte à modeler, l’artiste y est tout entier inscrit dans l’empreinte que trace sa main, quel que soit l’état de l’œuvre, terminée ou en jachère, et on reconnaît sa singularité jusque dans le cadrage serré de son œuvre. Ici, chez Anne Marie Galata, entre autre gourmandise, raffinement des couleurs, humour, amour des animaux…!

Ci-dessous, une interprétation de la peinture Espèce de papillon sous plusieurs cadrages.
(1) la peinture originelle, ( 2) la peinture ayant subi une rotation, (3) un cadrage moyen format, (4) (5) deux cadrages petit format du même motif central sous un angle différent







Ouragan dans la glaise ! L’argile décolle boursoufle tourbillonne, pâte papillonnante gonflée de remous, un papillon bagué d’un nœud de serviette, les ailes incrustées de fossiles crustacés, les papilles perlées de sève d’huître, couvre un oiseau qui vient nourrir au nid, sous le regard inspiré d’un chat en boule






En un tour de rotation à 90° anti-horaire le papillon se retrouve être chien, il s’ébroue ses plumes frisent… Son museau de canard pointé au ciel interroge de ses yeux d’ubiquité,
puis caniche à tête de coeur fringant
il se dresse en X face à sa créatrice !
Et si on lui faisait des coupes sombres dans l’épaisseur de sa forêt de bouclettes, fouillait les schistes de sa toison pour y rechercher des résonances, que trouverait-on ? Ci-dessous, quelques suggestions.





Tombée du ciel, une fleur minérale, à mimétisme animalier, oeil de tigre, yeux de chat, dans toute son ampleur d’écoulements anciens, de gouffres et d’abîmes, d’avalanches de feux, de racines noueuses, de pistils poudreux, de sauve qui peut... lape au reflet de l’étang du crépuscule









Désert d’ambre et terre-verte, rocher à tête d’hermine, long museau de chien à l’affût dans les lavis estompés de montagnes lointaines…
Sous un autre angle de vue, le chien se réveille. Se frotte-t-il les yeux ou est-il frotté d'un baiser de chèvre, sous le regard bienveillant d’un molosse à gueule fleur de feu ?















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Sunday, July 27, 2008

Dessins à l’encre noire et à l’encre de couleur




Question de Sophie à propos de ses premiers dessins à l'encre :


...vous trouverez ci-joint quelques dessins à l'encre ( n'ayant pas de scanner en ce moment à portée de main, j'ai fait des photos et ça vaut ce que ça vaut.)
Je souhaiterais bien sûr que vous les commentiez. Merci encore pour votre disponibilité.



Commentaires, illustrés des encres de Sophie :

Interprétation

Encres habitées, empreintes d’humanisme. L’homme en symbiose avec la nature.
Questionnement métaphysique. Recherche d’une lumière intérieure. Quête mystique…

A) « Explosion de lumière » : les éléments, le temps, les saisons ! Les ailes des papillons, des anges. Visionnaire. Comme une apparition d’un chardon de Van Gogh ! Elévation de l’âme !





B) « Dessin 002 » : L’homme porteur de sa finalité, de ses angoisses existentielles. Les 7 Bourgeois de Calais ! Sculptural !





C) « Foule montagne » : métaphore de la condition humaine. Une fourmilière d’idéogrammes humains gravit la montagne. Pour y trouver la sagesse : montagne bouddha ? Le mythe de Sisyphe ?





D) « Homme-arbre » : une grotte de la Vierge creuse le tronc





A, B et C me paraissent être 3 œuvres fortes, révélatrices des facettes d’une sensibilité de peintre à la fois valoriste, expressionniste, et aimant l’écriture.

Le dessin noir à la plume sur fond blanc induit le figuratif. L’expérience vous dirigera peut-être vers une sorte de partition calligraphique plus abstraite.

L’appel de votre peinture à la contemplation, à la méditation donne envie de plonger dans une sorte de fusion avec la nature. Cet élan pourrait être inhibé par des encres figuratives trop réalistes.



Aspect technique

Les encres de couleur, à la flaque ou dispersées ou toute autre technique de recouvrement ou de jaillissement, semblent bien correspondre par leur côté léger, limpide, spontané à votre recherche des flux de lumière.

Vous appréciez les tonalités chaudes d’ensoleillement, notamment la gamme des jaunes, ocres, mordorés, feuille d’automne, ors… Vous aimez aussi l’obscur, le sombre.

« Œuf », le lavis à l’encre noire n’est pas très lisible sous les plis de la pochette plastique. Cependant, il ne semble pas doté de la dynamique que vous insufflez aux couleurs. Mais ce côté éteint n’est pas à négliger car il pourrait servir le mystère, l’apaisement, et de surcroît produire des contrastes intéressants, associé à la gamme ensoleillée.





Les lavis d’encre noire approfondissent par contraste les lavis de couleur.

NB
L’aquarelle et ses transparences s’accorde parfaitement en techniques mixtes avec les encres. Le crayon également. Mais a priori tout alliage à d’autres médiums nourrit l’encre.



Infos pratiques

Les peintres Symbolistes pourraient vous inspirer, le pastelliste Odilon Redon notamment.

Dans un tout autre domaine spirituel, je vous recommande la rencontre avec les dessins à l’encre de Chine de l’écrivain Henri Michaux Galerie Berthet-Aittouarrès

Essayez aussi de voyager au cœur de la peinture impressionniste de Monet, vous retrouverez dans ses éclairages ciel terre mer, un mouvement ondulatoire en affinités avec celui que vous portez dans votre « écriture » ! (j'ai plaisir à vous transférer un diaporama sur la peinture à l'huile de Monet)

Photos des œuvres :
A la prise de vue, ôter l'oeuvre de la pochette plastique, source de brillances et lumières parasites. Cadrer plus serré pour une meilleure qualité de l’image et, si possible, à angle droit…







Pour contacter Sophie
s.querinAROBASlapostePOINTnet











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Saturday, January 26, 2008

Colle de peau de lapin et toile de lin




Question de Rosa

Je ne peins pas depuis très longtemps et je dois faire un portrait sur toile de lin. J'ai acheté de la colle de peau de lapin car on m'a dit que cela préparait bien la toile afin qu'elle soit "lisse" pour effectuer les détails du portrait. Voulez vous me dire s'il vous plait comment je dois procéder ?




Réponse :

La toile de lin sur châssis, non apprêtée, est un support peu approprié à la charge de la peinture à l’huile. Notamment le risque d’absorption, par les fibres, de l’huile liant les pigments, peut causer à terme la désagrégation de la couche picturale…

Encoller une toile c’est la protéger, en l’isolant de la couche picturale, tout en offrant à cette dernière une excellente surface à peindre.


Propriétés de l’encollage d’une toile de lin sur châssis

Principe de l’encollage

On applique, à la surface de la toile nue, une ou plusieurs couches de colle naturelle ou synthétique.

L’encollage une fois effectué, on recouvre la surface d’un enduit ou Gesso, (de l’italien « gypse » = craie) préparation semi-fluide, de couleur blanche, composée de colle et de craie broyée.

Pour simplifier le procédé, on peut choisir un encollage intégral au Gesso.

Il est loisible à l’artiste de teinter l’enduit en fonction de son inspiration. Les dessous d’une peinture sont fondamentaux. La couleur du fond, de même que le « jus », sous-couche transparente servant parfois de base à la composition d’un tableau, induisent la tonalité et le caractère de l’œuvre finale.

Par exemple, un enduit gris bleuté favorisera l’apparition d’ombres subtiles dans la peinture tout en réclamant un travail sur les hautes lumières ; un enduit sanguine réchauffera la peinture d’inflexions cuivrées etc.

En revanche, le fond blanc est rarement employé car la luminosité du blanc fait paraître toute couleur plus foncée, favorise les contrastes aux dépens des demi-teintes, et donc limite le champ d’action de l’artiste !


Avantages de l’encollage au niveau du support et de la couche picturale

La toile de lin a une texture légère, molle, à trame irrégulière. L’encollage va égaliser la surface de la toile, la rigidifier, la lisser, et ce faisant interposer une séparation étanche, entre toile et couche picturale.

Support de toile

La toile, isolée par l’encollage, est ainsi protégée d’éventuelles dégradations dont celles occasionnées par les réactions chimiques des pigments.

L’encollage, appliqué de préférence au recto et au verso de la toile, la protège également des agressions environnementales : pollution, dilatation et rétraction dues aux variations hygrométriques et facteurs de craquelures, dégénérescence de la fibre de lin, attaque de moisissures, bactéries etc.

Couche picturale

L’encollage offre à la couche picturale des conditions optimales d’accueil pour le traitement de la peinture ainsi que sa conservation :

Opportunité d’une assise stable, prévention de toute éventualité de dispersion, déperdition ou formation d’amas via les interstices du textile, garantie d’une bonne accroche de la couleur sur l’enduit, aplani et gorgé de colle.

Plaisir de peindre sur une surface lisse. Dans le cas inverse, pour obtenir des effets de matière on peut intégrer au Gesso tout matériau stable comme par exemple poudre de marbre ou sable.


Préparation de la colle de peau de lapin

Dissolution

La colle de peau de lapin est commercialisée sous forme de granules ou de plaque, déshydratés.

Dans un récipient de verre, faire tremper le poids de colle sèche souhaitée dans de l’eau distillée froide ; environ 8 cuillères à soupe de poudre de peau de lapin pour 1 litre d’eau. Doubler la proportion de poudre pour une colle épaisse. Fermer hermétiquement le récipient pour prévenir toute moisissure. Laisser agir une nuit. La colle doit avoir absorbé toute l’eau ; elle a gonflé et a la consistance de la gélatine.


Cuisson

Faire fondre la colle détrempée dans un récipient de verre, au bain-marie, en remuant doucement avec un manche en bois. Chasser les bulles d’air. Veiller à ne pas faire bouillir. La température ne doit pas être trop élevée. Le seuil de liquéfaction de la colle de peau se réalise autour de 37°C. La température élevée altère le pouvoir adhérent de la colle. Dès que la colle a une consistance liquide, la retirer du feu.

L’odeur dégagée est très forte et pourrait incommoder.

La fluidité de la colle varie en fonction de l’usage qu’on veut en faire. Par exemple, en tant que liant pour confectionner une couleur, la colle doit être faible. Attention, une colle ayant trop de tirant (trop épaisse) ne convient pas pour l’encollage d’un support souple comme la toile.


Préparation d’un Gesso à base de colle de peau de lapin

Pour obtenir l’enduit blanc ou Gesso, ajouter de l’eau tiède à la colle fluidifiée encore chaude et y verser en pluie la poudre de craie : blanc d’Espagne ou blanc de Meudon. Arrêter l’opération quand la poudre n’est plus absorbée.

Mélanger les deux matériaux au bain-marie avec précaution.


Enduction de la toile de lin sur châssis

L’application de l’enduit se fait à la brosse, au couteau à palette, au rouleau, en croisant les passages de l’outil choisi.


Enduction d’un Gesso à la colle de peau de lapin

L’enduit à la colle de peau de lapin s’applique à chaud sur le support.

La tradition préconise un passage de plusieurs couches de Gesso, jusqu’à 8 et bien au-delà ; la couche sèche en 2 heures environ. Il est recommandé de poncer chaque couche une fois séchée afin d’obtenir un support bien lisse ! Ponçage au papier verre extra fin.

Une autre méthode consiste à ne pas attendre le séchage complet d’une couche avant d’appliquer la couche suivante qui bénéficiera de la sorte d’une meilleure adhérence à la sous-couche. Dans ce cas il ne sera pas possible de poncer ; le ponçage se pratiquera sur la dernière couche, après séchage à cœur d’au moins 48 heures.

Prévoir éventuellement de faire plusieurs cuissons ; la colle, étant d’origine organique, ne se conserve pas bien une fois préparée, seulement quelques jours au réfrigérateur, et risque de devenir cassante. La colle refroidie se réchauffe au bain-marie.

Cette méthode d’encollage est fastidieuse mais a fait ses preuves depuis le Moyen Age ! Des panneaux de bois marouflés (encollés) de toile pour la peinture a Tempera, (à l’œuf) ou à l’huile, jusqu’aux toiles sur châssis.

La tradition se perpétue de nos jours, auprès d’artistes contemporains, d’hagiographes ou « écrivains » d’icônes respectant la tradition byzantine. La planche de l’icône, marouflée d’une fine toile, est enduite du « Levka », et poncée jusqu’à devenir lisse comme du marbre poli.

Tradition perpétrée en artisanat d’art délicat sur des supports résistants : collage de la feuille d’or, travaux en ébénisterie ou marqueterie.

C’est pourquoi une toile de lin marouflée sur un panneau de bois serait plus en accord avec un encollage aux normes traditionnelles qu’une toile sur châssis. La toile, imprégnée de l’enduit fait alors corps avec les fibres du bois dont elle restreint, par ailleurs, les effets de dilatation-rétractation ; de plus elle se solidifie comme du minéral, tout en conservant en surface un aspect soyeux.


Enduction simplifiée

De nos jours, il existe un grand choix de liants naturels et synthétiques, fiables et plus pratiques d’emploi que l’enduit à la colle de peau de lapin.

Ainsi, la technique de l’encollage s’est-elle allégée.

En définitive, deux couches de Gesso, tout liant confondu, peuvent suffire à un encollage correct de la toile ; la première, fluide, pénètre les fibres du textile, la seconde, plus « tirante », solidifie l’enduit.

D’autant que le Gesso qui se minéralise sur le support en séchant, ne doit pas être trop rigide dans le cas où l’on souhaiterait laisser un peu de jeu à la toile de lin, tendue comme une voile au vent, pour s’y adapter de par sa souplesse naturelle.


Liants adaptés à l’encollage de la toile de lin sur châssis

Liants naturels

La colle de peau de lapin (ou colle « Totin » nom d’une ancienne marque) et la colle de peau de poisson (onéreuse et encore plus difficile d’emploi), restent d’insurpassables gélatines pour une parfaite tension, souplesse et retenue à la fois, de la toile. Mais les gélatines, sensibles à l’humidité, risquent parfois de distendre la toile en la creusant irréversiblement.

Le Casé-arti, est un liant naturel de chez Lefranc & Bourgeois, à base de caséine. Il se présente sous forme de poudre sèche blanche et se prépare à l’eau. C’est un enduit blanc mat, résistant et souple qui adhère à toute surface. Les toiles enduites de 2 couches de cette préparation conservent assez de souplesse pour résister sans cassure à une pression. Elles peuvent être roulées.


Liants synthétiques

Le liant « Caparol » est un enduit à base de vinyle, à diluer dans l’eau. Excellent isolant. Son élasticité s’adapte bien à la surface souple et ondoyante de la toile.

Le liant acrylique « Enduit universel blanc » de Lefranc & Bourgeois est prêt à l’emploi. Il est conseillé pour éviter que des coulures n’infiltrent la toile, de passer au préalable une première couche de l’encollage universel incolore.

Que le liant soit d’origine naturelle ou synthétique, il est indiqué de poncer les couches d’enduit, au moins la couche finale, si l’on désire obtenir une surface nivelée et douce.

Les toiles du commerce, prêtes à l’emploi, sont en principe tendues sur le châssis de façon équilibrée, afin de prévenir tout tiraillement, néfaste à la bonne conservation de la peinture. Ces toiles sont au préalable convenablement encollées d’un Gesso, a priori synthétique. Mais rien n’empêche d’effectuer un encollage supplémentaire à l’aide d’un liant de même source, de le teinter à son imagination et d’effectuer un ponçage « maison », pour un apprêt haute finition et personnalisé !





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Tuesday, September 12, 2006

Interaction du fond et du sujet en peinture

Question d'un internaute :

"Lors de l'exécution d'un pastel faut-il : commencer par le fond (par exemple une montagne) puis passer par-dessus pour peindre (par exemple une biche) et doit-on "fixer " le fond auparavant ou bien faire le premier plan et "mettre autour le fond" ?


Réponse développée en trois parties :

Importance des "dessous"

Observation d'après deux reproductions de pastels d'Odilon Redon


Observation d'après des reproductions d'une aquarelle de Delacroix et d'une huile de Miro




Importance des "dessous"


La recommandation traditionnelle, qui a fait ses preuves dans toutes les techniques de peinture, est de commencer la composition de l’œuvre par l’arrière-plan (ou le fond) et non par le premier plan (ou le sujet). C’est comme dans la vie, ce qui existe en premier induit et renforce ce qui vient par la suite ; les fondations soutiennent la maison !

Ceci dit, l’art c’est la vie de l’esprit donc de toutes les libertés et « Il n’y a pas de règles d’architecture pour un château dans les nuages » G. K. Chesterton.

Si on commence à peindre « le premier plan » puis à mettre « autour le fond », on réalise plus un acte de juxtaposition et coloriage que d’immersion picturale.Les fonds remontent toujours à la surface ; ainsi est-il intéressant de les préparer et de se laisser inspirer au cours du travail par ce qu’ils suggèrent.

Comment obtenir un fond dans la peinture au pastel ? Voici quelques exemples :

· Travailler le fond et le fixer entièrement. Une fois fixé, le pastel chute de tonalité, prend parfois un aspect translucide de parchemin, et sa surface devient légèrement rugueuse, ce qui est parfait pour l’accroche de la couche suivante de pastel. Cette méthode ne permet pas une mixité de matière entre le fond et le sujet ; en revanche, n’étant point fixé, le sujet s’illumine sur le fond assombri.

· Degas fixait les couches successives de pastel entre elles, parfois jusqu’à vingt ! Il n’est certes pas nécessaire d’aller jusqu’à ces extrêmes, mais les superpositions font remonter à la surface le souvenir des masses accumulées depuis la première couche et procurent chatoiement et profondeur à l’œuvre. La dernière couche n’était pas fixée pour conserver sa « fleur ».

· Estomper légèrement, du bout du petit doigt, le pastel du fond en couche fine, de façon que le pastel qui sera déposé dessus puisse accrocher sans déraper ! La fugace luminosité obtenue diffusera sur le sujet. Par exemple une montagne dessinée par-dessus un ciel éthéré semblera flotter à l’horizon, un subtil aplat de rouge incarnat montera spontanément aux joues dans la construction d’un visage...

· Laisser des pans entiers du support papier intacts, pour que la texture et la couleur s’en détachent nettement sur la composition du fond. Par la suite, le pastel posé par-dessus ces trouées d’air sera aérien !

· Toute œuvre dont on est insatisfait, dessin, pastel, peinture à l’eau… est un fond idéal pour la création d’une œuvre nouvelle. Ces fonds stimulent d’autant l’imagination que l’on ne craint pas de les violenter, ce qui libère le geste. Degas a exécuté des pastels aux couleurs ruisselantes de lumière à partir de ses monotypes noir et blanc.

Ni fixer, ni estomper le pastel permet de le travailler dans la matière. Tracer l’ébauche, la répartition des masses sombres et lumineuses, puis incruster sur ce fond le sujet, et revenir échanger avec le fond dans un mouvement de va-et-vient. Là, point n’est question de priorité de plan, mais d’exploration introspective dans le miroir réfléchissant des pigments de pastel.

Dès que l’on commence à peindre, c’est souvent l’instant de grâce où, chargé de l’immanence de quelque chose de fort à délivrer, on est sous domination spontanée de l’intuition, et on oublie tout savoir ; il est alors moins question de composition de l’œuvre que d’orchestration d’un dépassement de soi !

Quelques soient les moyens d’y parvenir, la peinture est avant tout une interrogation de « fond » … de l’être.




Observation d’après des reproductions de deux pastels d’Odilon Redon


Fond non travaillé

La naissance de Vénus, Pastel, Odilon Redon, vers 1912, 84,4x65 cm, Musée du Petit Palais, Paris





Ici Odilon Redon a utilisé la couleur ocre orangé du support papier en guise de fond et parfois même de premier plan.

Dans la partie haute de l’oeuvre, des bleus océaniques jetés à la diable sur la chaude tonalité du papier, en laissent deviner le feu sous-jacent qui se communique à Vénus dont la nudité est entièrement dessinée dans la réserve du support, mis à part le visage et les bras levés au ciel.

Dans la partie basse de l’œuvre la couleur du support est prédominante, exacerbée par des masses de pastel contrastées de noir, violine, bleu-éteint qui mettent en valeur l’éclat des plages orangées, parfois enflammées de petites touches de pastel brut dans la tonalité.


Fond pastellé avec parties estompées

La coquille, 1912, Pastel, Odilon Redon, 52x57,8 cm, Musée du Louvre, Paris

Sur un support papier d’un gris indéterminé, Odilon Redon a posé du pastel aux sonorités raffinées d’ocre jaune, marron, violacé, vert sourd. La partie haute du fond a le mystère silencieux des couleurs estompées ; la partie basse, la matière impalpable d’aplats bruts d’ocre jaune marqueté de vert, ou de tracés désinvoltes de marron laissant deviner la couleur du support.

La coquille, placée presque au centre de cet univers feutré, se présente comme un blanc calice charnu mais cependant dématérialisé, avec une carapace extérieure très discrète, modulée de gris fantomatique. Coquille irradiée de lumière à la source de fines harmonies des couleurs du fond pastellé, sur lequel elle est positionnée.

Le violacé, embrumé de rose autour d’une touche compacte de blanc pur, incarne l’ouverture oblongue du coquillage. L’ocre jaune sourd en la blancheur des lèvres minérales, recouvert parfois de pastel blanc pur, à son tour enluminé d’un peu de jaune ou mêlé à du bleuté.


Par endroit, notamment sur la lèvre renflée, le bâtonnet de pastel blanc, en éraflant une zone du support papier non pastellé, a fait naître une matière filigranée d’aile desséchée d’insecte.

Enfin, pour exalter la blancheur nacrée de la coquille, sont rehaussées les moelleuses harmonies mordorées du fond qui la nimbent. Ici, le violacé est renforcé de noir profond qui la propulse avant. Là, un cerne d’ombre jaspé vert algue en souligne la clarté, et le trait noir buriné, qui en dessine les ondulations du contour, la fait décoller du sol.

Dans l’angle sombre, en bas à droite du pastel, un petit coquillage énigmatique multi-pattes, équilibre la composition. Les contours en sont tout simplement hérissés au trait noir acéré, la substance provient du substrat du fond marron-mauve, ponctuée de quelques pointillés et aplats ocre jaune qui en accentuent le volume et font écho à l’étendue ocrée qui éclaire la base du pastel.


Observation d’après les reproductions d’une aquarelle de Delacroix et d’une huile de Miro

Fond tourmenté

Cheval effrayé par l’orage, Aquarelle, Eugène Delacroix (1798-1863). 23,5x32 cm, Musée des Beaux-Arts, Budapest

Ce cheval qui se cabre devient à son tour éclair fougueux du ciel, grâce à la préparation dynamique du fond.
Un ciel noir de nuages verts dont on devine par endroit le grain du papier aquarelle blanc, un sol sépia, et entre les deux, une zone aveugle noire, probablement accentuée à la finition de l’oeuvre, servent de fond au corps du cheval dont la silhouette, zébrée de zones vertes, a été préalablement réservée sur le blanc du support.



Le cheval est peint à l’aide de ces éléments. Les ombres vertes et sombres du corps et des pattes y sont puisées, réchauffées parfois par un lavis brun de la teinte du sol ou soulignées de vert clair pour trancher sur le fond noir.

La crinière et la queue sont constituées des volumes tumultueux des nuages, accentuées de touches onctueuses vert pâle dans la tonalité. A noter : la couleur verte des nuages, posée directement sur le blanc du papier est éthérée ; les rehauts vert ont une texture pâteuse, mais fouettée par le trait nerveux de Delacroix.

Au cœur de l’œuvre, des pointes de rouge, complémentaire de toute cette véhémence de vert, ajoutent une touche dramatique aux yeux exorbités, aux naseaux, et aux oreilles dressées en bec d’aigle crachant le feu du ciel, comme pour revenir au point de départ de l’œuvre, dans une composition en boucle, de serpent qui se mord la queue.

Fond monochrome

Bleu II. Huile sur toile, Miro, 1961, 270x355 cm, Musée national d’art moderne, Centre Georges Pompidou, Paris

« Je commençais par dessiner au fusain dès le petit matin. Je consacrais le reste de la journée à me préparer, puis, enfin, je me mettais à peindre. Le fond d’abord…Les mouvements du pinceau, du poignet, la respiration de la main, tout comptait. Ce combat m’épuisait » Miro.

Dans ce tableau, Miro a recouvert la totalité de la toile grand format, du bonheur de se perdre dans l’immensité lumineuse d’un bleu méditerranéen. La couche picturale est légère et le bleu semble uniforme, mais comme le ciel, traversé de nuances.

Sur ce fond fluide, lissé à l’infini du vide, se découpent, telle une blessure verticale, une trace floue rouge-sang et les gouttes séchées en procession d’un semis horizontal de petites lunes noires.

Cette peinture obéit à la consigne : dessous maigres et superpositions progressivement épaissies en liant gras. Ainsi la trace est travaillée graduellement de recouvrements gras et les aplats noirs géométriques des petites lunes conservent une texture fine, à peine un peu moins diluée que celle du fond, pour y bien adhérer.

La trace rouge, peinte en empâtement, prend du relief sur le fond lisse. Sa consistance floue joue de ce fond. Par exemple dans la partie haute, une ombre mouillée tremblotante, émane de la couleur bleue du fond, vibrant sous la couche de rouge allégée.

Puis, une deuxième couche épaisse de rouge sertit cette ombre mouvante d’un trait hésitant qui s’étale sur tout le pourtour de la trace jusqu’à s’introduire à l’intérieur et s'embraser à la pointe, d’une flèche de vermillon.

L’ombre indécise qui auréole la trace sur tout le pourtour est probablement due à un reliquat d’huile qui se propage par capillarité sur le bleu du fond, en un halo rosé.

Le trait lourd de peinture rouge, délesté d’un excès d’huile, s'écorche au passage en minuscules particules de peau pigmentée, donnant ainsi à la trace la chaude texture d’un fil de laine effiloché flottant au-dessus du Bleu








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